Comment décrirais-tu ton métier ?

Je suis directeur des programmes jeunesse du groupe TF1. Concrètement, ça veut dire que je m’occupe des cases linéaires, environ 1 600 heures par an sur deux chaînes :  TF1 et TFX, que nous livrons presque « clé en main ». C’est une offre dédiée aux 4-10 ans.

Ce qui est marquant, c’est l’accélération que nous avons vécue: nous sommes passé de 750 heures sur une seule chaîne à 1 600 heures sur deux. Pour un genre comme l’animation, qui prend trois ans à produire, c’est une vraie révolution. Les efforts faits depuis 2024 vont commencer à se voir à partir de fin 2027.

Çela fait combien de temps que tu es à ce poste et comment es-tu arrivé là ?

Ça fait 28 ans que je suis dans le groupe TF1, et 16 ans sur la jeunesse. J’ai commencé chez Eurosport International comme chargé d’études marketing, j’étais sur beaucoup de chiffres, beaucoup de données sur les audiences de toute l’Europe. C’était analytique et intéressant, mais pas assez actif pour moi. Ensuite, je suis devenu acheteur de droits sportifs, puis je suis passé sur une mission stratégique auprès du directeur général d’Eurosport. C’était très stimulant intellectuellement, mais j’étais frustré de ne pas être dans le contenu. Alors, quand le groupe a créé TF1 Games, une filiale d’édition et distribution de jeux de société, nous nous sommes lancés. Nous adaptions les émissions de l’antenne en jeux de société. Je supervisais le contenu, j’allais sur les plateaux pendant les pilotes pour imaginer les déclinaisons façon jeu de société. Nous avons fait çela pendant neuf ans et nous sommes devenus le premier éditeur indépendant français.

Ta passion pour la télé et l’image, ça vient d’où ?

Depuis tout petit, je voulais travailler dans la télé. On m’avait privé de télévision étant jeune, donc c’était une vraie fascination. Je faisais déjà de la photo, de la vidéo, des jeux de rôle — j’avais un attrait naturel pour l’image et pour l’invention. À l’ESSEC, j’ai créé la Note News on TelevisionEssec, le journal télé de l’école, qui existe encore aujourd’hui — elle vient de fêter ses 30 ans. Je savais que je finirais dans ce milieu-là.

Comment es-tu passé des jeux de société à la direction des programmes jeunesse ?

J’ai participé à un projet de créativité interne lancé par Laurent Storch pour imaginer des émissions. Je me suis associé à un des auteurs de jeux que j’avais édité et nous avons proposé trois projets parmi la quarantaine soumis. Les trois ont été “shortlistés”. Il y en a un pour lequel TF1 a même payé une option de développement de format, c’était très excitant.  C’est là que Laurent Storch a vu qu’il y avait des idées de ce côté. Quand s’est posée la question de la suite de Dominique Poussier, ils sont venus me chercher. Cela fait 16 ans.

Comment fonctionnent les coproductions internationales ? 

Nous apportons environ 20 % du financement d’une série, donc c’est toujours en cofinancement avec un grand diffuseur allemand, un grand diffuseur italien, une plateforme… Nous devons trouver un compromis qui rencontre nos lignes éditoriales à tous.

C’est hyper sympa, parce qu’on s’adresse à des enfants donc il y a un supplément d’âme, une responsabilité aiguisée. Et en même temps c’est très fun, très international, très coopératif. C’est un milieu où le rapport ego / talent est dans le bon sens. Comme on est dans le compromis tout le temps, les gens sont ouverts, ils parlent plein de langues. C’est une oeuvre collaborative vraiment chouette.

Comment anticipes-tu ce qui plaira aux enfants dans trois ans ? 

Il y a des comportements universels chez les enfants : les héros qui se dépassent, l’amitié, le dépassement de soi, mais les usages de consommation évoluent très vite. Nous essayons d’avoir une palette d’histoires la plus complète possible, avec des héros qui ne racontent pas tous la même chose. La vraie difficulté du secteur : avoir raison dans trois ans, anticiper. 

Tu as contribué à lancer Miraculous. Qu’est-ce qui t’a convaincu à l’époque ?

J’ai vu un visuel avec une promesse très claire. Une super-héroïne avec un look très reconnaissable, un vrai code graphique en soi, une charte en un seul personnage. Et surtout : des super-héros à Paris. J’en avais eu plein à New York, mais à Paris, il n’en existait pas. Ce visuel du duo de nuit au-dessus de Paris, avec une ligne d’action limpide m’a parlé immédiatement. Je suis très sensible au visuel. C’est pour ça que j’ai besoin d’une équipe solide sur la partie littéraire pour ne pas me tromper. Mais sur le premier coup d’oeil, tout était là. Le créateur a une loyauté envers le groupe parce que nous avons été les premiers à lui dire oui. Depuis, Miraculous est devenu un phénomène mondial. J’ai vu des enfants danser sur la musique au Brésil, en Asie : c’est entré dans la pop culture de dizaines de pays.

Et les prochaines grandes nouveautés ?

On va lancer Witch Detectives — trois enquêtrices sorcières, dans la veine des Totally Spies. Et Louca, une adaptation d’une BD de foot. C’est une sitcom de collège où le héros, très maladroit, cherche à s’intégrer et à se dépasser — avec l’aide d’un fantôme qui est l’ancien capitaine de l’équipe. On veut en faire l’équivalent mixte de Miraculous côté garçons.

Et puis il y a TFou d’Info, un magazine d’actualité pour enfants de 6 à 12 ans :  52 épisodes de 7 minutes, quatre sujets positifs et accessibles par semaine. Ça fait 15 ans que j’avais envie de faire un JT pour enfants. C’est notre double promesse : divertissement pour les enfants, espace de confiance pour les parents.

 

Et aujourd’hui, qu’est-ce qui continue à nourrir ton regard ?

Le fait de vivre entre Paris et la province, c’est un vrai équilibre. J’ai l’impression de voir une palette de gens, de modes de vie très différents. Ça me sort de la bulle parisienne. Et puis mes enfants sont une source d’inspiration directe. Quand on travaille pour les enfants, les avoir à la maison, c’est le meilleur terrain d’observation qui soit.

Comment s’organise une semaine type pour toi ?

Je suis au bureau trois jours par semaine. Il y a les conseillers artistiques qui suivent une vingtaine de séries en développement ou en production tout au long de l’année, les scénaristes stagiaires, et l’équipe ici à Atlantis : Sandra et Johan qui gèrent les interprogrammes, les habillages et les “Hoofs”, nos mascottes. Les deux autres jours, je suis en télétravail depuis la province, où vivent mes enfants, ma famille. C’est un équilibre qui me correspond bien, je reste connecté à une réalité différente de Paris, et ça nourrit mon regard sur ce qu’on fait pour les enfants. Depuis le lancement de TFou d’Info, mon organisation a vraiment évolué. Je passe beaucoup plus de temps ici chez Atlantis — au moins deux fois par semaine. Avant, ma présence était très concentrée sur les périodes de préparation de la conférence de rentrée. Maintenant c’est toute l’année, avec une vraie dimension de rédacteur en chef : je passe d’une session d’écriture au calme à un mixage deux étages en dessous, au réel avec des comédiens. C’est une réactivité que j’aime beaucoup.

L’intelligence artificielle, tu t’en sers déjà ? Et qu’est-ce que ça va changer pour toi ?

On s’en sert déjà à deux niveaux. D’abord pour tout ce qui est synthèse, résumer des avis, situer rapidement le territoire éditorial d’un projet, préparer des pitchs courts ou des fiches séries. J’avais créé un outil interne qu’on appelait “touskif” — tout ce qu’il faut savoir sur une série en un coup d’œil. Ce genre de chose est maintenant très facile à industrialiser avec l’IA. Ça fait gagner du temps sur des tâches qu’on faisait à la main. Sur la partie création et production, nous sommes encore en réflexion, mais ce qu’on va lui demander en priorité c’est d’aller plus vite. Et d’améliorer la qualité visuelle, avoir des villes qui ne sont pas des villes fantômes. En 3D, nous sommes contraints de limiter le nombre de personnages à l’écran. Avec l’IA, nous pourrons avoir des stades pleins, des rues animées, des personnages en arrière-plan qui bougent vraiment. Ce n’est pas forcément moins cher, mais c’est plus riche visuellement. Ce qui est important pour moi, c’est de la mettre au bon curseur. L’IA au service des artistes et des talents, ça démultiplie les possibilités de faire du beau, du touchant, du prenant. Ce qui serait dommage, c’est que certains s’en servent par paresse plutôt que par ambition.

Que conseillerais-tu à un jeune qui veut faire ce métier ?

Regarder beaucoup de choses différentes. C’est le mélange et l’ouverture qui font qu’on est bon, que nous sommes au courant. Il faut être observateur. J’aime bien vivre entre Paris et la province, j’ai l’impression de voir une palette de gens et de modes de vie. Ça m’équilibre, ça nourrit mon regard. Et puis avoir des passions, pas être dans la simple consommation. Prendre des cours de dessin si on aime l’animation. S’ouvrir à des nouveautés. Il faut des goûts forts pour en donner aux autres.

Tu te vois où dans dix ans ?

Continuer à impulser des idées nouvelles. Ce qui m’excite avec T’es Fou d’Infos, c’est que c’est un magazine de flux, ça change du jour au lendemain. C’est une autre temporalité, une autre réactivité. Et j’aimerais trouver un deuxième Miraculous. Avoir le flair une autre fois sur un truc qui explose et qui fait danser des gosses aux quatre coins du monde : c’est ça le vrai rêve !